Menu global

Les balados nobELLES - Transcription - Épisode 3 - Mary Jackson

Français
Balados nobELLES

 Épisode 3 - Mary Jackson

Accéder au balado   

nobELLES raconte l’histoire des femmes qui ont changé le monde avec leur découverte, mais que leurs contemporains ont préféré royalement ignorées. Ici, on remet les pendules à l’heure, on oublie les gants blancs, on met les points sur les i et on en tire des leçons à appliquer aujourd’hui!

hr - nobELLES

Mary Jackson a été la première femme ingénieure noire de la NASA. Son parcours n’a pas été direct, il n’a pas été simple, et, en pleine ségrégation, elle a dû se battre pour obtenir ce qu’elle voulait. Voici l’histoire d’une pionnière de l’ombre qui a considéré que « non »… était le début de la conversation.

« Je le vois justement avec les nouvelles personnes qui rentrent sur le marché du travail, à quel point c’est important d’avoir une relation avec une femme qui est déjà etablie dans le marché, à quel point on a toutes les mêmes enjeux, on se ressemble tellement dans nos questionnements, dans notre facon de voir l’avenir, dans notre facon de décortiquer la problèmatique d’être une femme dans un mileu d’homme. »

Mary Jackson naît en 1921 aux États-Unis, à Hampton, sur les fondations du Grand Camp de Contrebande, un ancien refuge fondé par des esclaves qui se sont échappés de leur maître et affranchis pendant la guerre de Sécession.

Mary grandit auprès de ses 10 frères et sœurs en écoutant le chant des ouvreuses d’huîtres à l’usine J.S Darling.

La population noire d’Hampton a la réputation d’être composée de jeunes gens éduqués, ambitieux et travailleurs. Mary est fortement enracinée dans cette culture. Comme toute sa famille, elle est éduquée au Lycée Phénix, qui est réservé aux élèves noirs. Hampton n’échappe pas à la ségrégation en cours partout aux États-Unis depuis la fin de l’esclavage.

Les blancs et les noirs sont séparés dans les espaces publics, comme les écoles et les transports. L’objectif est de légaliser la marginalisation des Afro-Américains.

La plupart des filles à Hampton finissent le lycée avec un diplôme d’économie domestique, ou en soins aux enfants. Puis elles se marient. Mais Mary a un très fort esprit analytique… et une certaine tendance à faire ce qu’elle veut. Elle entre à l’Université de Hampton, où elle devient membre de la sororité Alpha Kappa Alpha, la première sororité créée par des universitaires afro-américaines. Sa devise? « Par la culture et par le mérite! »

Elle obtient un diplôme en physique et en mathématique, avec les plus hautes distinctions.

À 21 ans, elle devient professeure de mathématiques dans un lycée noir au Maryland. Elle aime bien son travail, mais quand son père tombe malade, à la fin de l’année, elle décide de rentrer en Virginie auprès de sa famille.

Elle devient alors secrétaire, à l’USO, une organisation qui fournit des services aux membres de l’armée.

Durant la 2e Guerre mondiale, Mary aide donc des familles de militaires à se trouver un logement décent, elle joue du piano dans des soirées organisées pour les soldats en permission. Elle organise des bals. Elle est charmante et sociable, alors elle est comme un poisson dans l’eau. Elle devient LA personne vers qui se tournent les membres de la communauté.

Dans une soirée de danse, elle rencontre Lévi Jackson. C’est un soldat de la marine, et il adore le caractère et l’assurance de Mary.

À leur mariage, Mary ne veut pas porter la traditionnelle robe blanche. Elle opte plutôt pour une robe courte à paillettes noires, avec des gants et des souliers noirs.

Après la guerre, l’USO ferme ses portes. Mary prend alors un emploi comme comptable, mais elle le quitte à la naissance de son fils.

Elle n’en reste pas moins active dans la communauté. Elle est notamment chef scoute.

Les filles de sa troupe viennent la plupart de familles pauvres, leurs parents sont ouvriers ou serviteurs. Elle veut élargir leur horizon en les emmenant en excursions.

Pendant une de ces expéditions, comme toujours dans les scouts, elle fait chanter les filles. Mais elle s’attarde tout à coup au propos d’une des pièces de son répertoire : Pick a Bale of Cotton. C’est un électrochoc. C’est comme si elle entendait ses paroles pour la première fois. On y dépeint le travail des esclaves noirs dans les champs d’une manière sympathique, avec le personnage de l’esclave servile et heureux de l’être. Elle décide qu’elle ne veut plus valoriser ce stéréotype, et elle se promet de ne plus la faire chanter.

C’est lorsqu’elle a 26 ans que Mary entend dire que la NASA — alors appelée la NACA — recrute des femmes mathématiciennes pour son centre de recherche, Langley.

Hampton est le site du premier laboratoire aéronautique aux États-Unis. C’est là que les premiers astronautes américains s’entrainent. Langley devient un village aéronautique, avec une sorte de grand hangar de 89 mètres par 92. C’est la plus vaste structure du type dans le monde.

La NACA recrute activement des hommes, mais aussi des femmes et des noirs, parce qu’elle veut faire compétition à la Russie dans la course aux étoiles. Et il lui faut plus de cerveaux possible pour y arriver.

Le Congrès grossit le budget de la NACA et en deux ans, elle double son nombre d’employés, qui passe à 14 000.

Mary Jackson est du nombre.

Elle est embauchée comme « calculatrice » de la section ouest. C’est comme ça qu’on appelle les femmes qui font les calculs à la main à l’époque, les calculatrices.

Leurs tâches sont lourdes, répétitives et elles se font dans l’ombre. C’est pour ça qu’on les assigne aux femmes, tandis que les hommes ingénieurs, qui s’en trouvent libérés, peuvent se consacrer à des activités plus glorieuses, jugées plus dignes de leurs capacités masculines.

La section ouest, où Mary travaille, est la section désignée aux femmes noires. La ségrégation fait que les Noires doivent utiliser des bureaux, des salles de bain et des cafétérias séparées des personnes blanches.

Mary travaille dans le groupe informatique pendant deux ans, puis elle est remarquée par l’ingénieur Czarnecki, un immigré polonais qui travaille sur les turbulences dans des tunnels à vents. Il lui demande de se joindre à lui. Le projet l’emballe, elle accepte.

Avec Czarnecki, elle travaille sur la soufflerie supersonique, un tunnel qui produit des vents d’une puissance de 60 000 chevaux, soit presque 2 fois la vitesse du son. L’objectif est de comprendre le flux d’air, les forces de poussée et de résistance, pour améliorer les avions américains.

Le département de recherche où Mary travaille avec Czarnecki est situé à l’extrémité est de Langley. À sa première journée dans ses nouvelles fonctions, à sa pause, elle cherche les toilettes pour les femmes noires. Elle ne les voit nulle part. Elle rencontre deux femmes blanches qui passent par là et les arrête pour leur demander de l’aide.

« Comment saurions-nous où se trouvent vos toilettes? »

Mary doit traverser tout Langley pour trouver les toilettes où elle a le droit d’aller.

C’est un dur rappel que le système à deux couleurs — et deux vitesses – est toujours là.

Mary se concentre sur son travail. Il lui semble que c’est là qu’elle peut le mieux prouver sa valeur. Elle réalise de plus en plus d’expérience.

Si bien que Czarnecki lui dit qu’elle a beaucoup plus de potentiel que ce qu’il avait imaginé. Il lui dit que si elle veut passer à la vitesse supérieure dans sa carrière, elle doit devenir ingénieure.

Pour ça, elle doit poursuivre ses études.

Mary sait qu’il a raison. Mais ce n’est pas si simple pour elle. La seule école qui offre les cours dont elle a besoin dans la région est réservée aux blancs.

Elle devrait se battre en justice pour avoir accès aux cours.

Son entourage lui demande si elle est bien sûr que ça en vaut la peine… Prendre des moyens judiciaires pour pouvoir suivre des cours du soir… Et si elle réussit, elle ne sera plus à la maison le soir, et elle devra travailler très fort… Ce serait se donner beaucoup de trouble pour se donner encore plus de trouble.

Dans son lit, alors qu’elle n’arrive pas à s’endormir à cause de toutes ses considérations, elle repense à l’incident des toilettes… et à la chanson Pick a Bale of Cotton.

Elle sait alors qu’elle doit aller jusqu’au bout.

Elle prépare son plaidoyer et se pratique avec ses amies, ses sœurs d’Alpha Kappa Alpha. Elle apprend le jargon légal et peaufine ses arguments. Le jour venu, elle se rend à l’Hôtel de Ville et plaide sa cause devant un juge.

« Je souhaite devenir ingénieur à la NASA, mais je ne peux pas le faire sans suivre des cours dans ce lycée blanc, et je ne peux pas changer la couleur de ma peau. Je devrai être la première à le faire. »

Ressentant peut-être la pression des récentes décisions de la Cour suprême contre la ségrégation et devant la force du mouvement des droits civiques, le juge entend sa cause… et concède l’autorisation.

Mary commence ses cours du soir. Et en 1958, elle obtient son diplôme. Elle devient la première femme ingénieure noire de la NASA.

La même année, elle publie ses premiers résultats de recherche. Au cours des années qui suivent, elle écrit et co-écrit une douzaine d’articles techniques. Elle est promue et travaille sur les systèmes de vol des avions.

Pendant cette période, après près d’un siècle, la ségrégation est abolie aux États-Unis grâce au mouvement des droits civiques. Les barrières légales n’entravent plus la voie des Afro-Américains.

Mais d’autres barrières, systémiques, restent. Mary s’en rend bien compte. Les promotions ralentissent pour elle avec les années. Dans les années 70, elle se frustre de son incapacité à accéder aux échelons supérieurs de poste de direction à la NASA.

Un matin, devant l’entrée de Langley, Mary croise une de ses anciennes filles scoutes qui se rend à une entrevue.

Remplie de fierté, Mary lui souhaite bonne chance. En la voyant passer la porte de Langley, elle pense à l’avenir de la jeune femme. Il n’y a pas si longtemps, c’était elle.

Quelques semaines plus tard, elle annonce à son mari qu’elle va faire un changement de carrière drastique, qui implique une diminution de salaire. Elle va quitter l’ingénierie et devenir gestionnaire du programme fédéral pour les femmes de Langley.

C’est un poste qui va lui permettre de promouvoir l’embauche et l’avancement de la prochaine génération de femmes mathématiciennes, ingénieures et scientifiques de la NASA. Oui, c'est une rétrogradation, mais cela ne la dérange pas. Car pour elle, il n’a jamais uniquement été question de sa carrière à elle.

Dans ce poste-là, elle aide des centaines de personnes à gravir les échelons, jusqu’à sa retraite en 1985.

« Chaque fois que vous surmontez l’adversité, chaque fois que vous réussissez, chaque fois que vous progressez, amenez toujours, toujours, toujours des gens avec vous. »

Mary Jackson meurt en 2005, à 83 ans. En 2019, elle reçoit à titre posthume la médaille d’or du Congrès, la plus haute distinction… Sa vie sera racontée dans le film Les figures de l’ombre, où son personnage sera interprété par Janelle Monae.

En 2020, la NASA renomme son siège à Washington en son honneur.

hr - nobELLES

Lili - Une des choses qui marque dans l’histoire de Marie Jackson, c’est son envie de redonner au prochain et sa générosité par rapport à ça. Elle ne voulait pas être la seule femme noire à avoir du succès. Elle voulait tirer d’autres comme elle vers le haut où elles étaient trop peu nombreuses. Aujourd’hui, on entend parfois des gens être fiers d’être les seuls comme eux à avoir percé dans un domaine. Chez les femmes, on appelle cette mentalité-là le syndrome de la reine abeille. Quand une femme veut être la seule à avoir du pouvoir et qu’elle se vante par exemple d’être one of the boys, c’est un concept qui est controversé, notamment parce que bon, ce n’est pas clair à quel point c’est répandu et à quel point c’est tout simplement un stéréotype qui sert à répéter le narratif des femmes qui seraient fondamentalement en compétition les unes contre les autres. Marie Jackson, en tout cas, elle nous montre un autre modèle que celui-là. Elle nous montre la gratification qui vient avec le mentorat. Pour parler de ce sujet à notre époque, je reçois deux femmes ingénieures, Josianne Dallaire et Sammy Dunand Vincent. Ces deux trentenaires qui travaillent dans le boy's club de l’ingénierie comme Marie Jackson. Elles ont étudié à l’École polytechnique de Montréal et les deux font du mentorat auprès de jeunes ingénieurs qui commencent leur carrière comme Marie Jackson. Bonjour Sammy, bonjour Josiane.

Sammy et Josianne - Bonjour!

Lili - Dites-moi d’abord qu’est-ce qui vous a poussé et qu’est-ce qui vous a intéressé, vous, dans le mentorat? Comment avez-vous ressenti l’appel?

Sammy - Je dirais que c’est par hasard, en fait, que j’ai reçu dans ma boîte de réception un courriel de la chaire Marianne Maréchal, qui existait à l’époque à Polytechnique. C’était pour encourager les jeunes ingénieures qui commençaient leurs études à se pairer avec des femmes dans l’industrie. Puis c’est par là que j’ai commencé, en ne sachant pas trop exactement dans quoi je m’embarquais.

Josianne - Moi en fait, c’est avec l’organisme Les filles et la science, un duo électrisant. Ça s’adresse à de jeunes filles du secondaire, il me semble. C’est vraiment pour leur montrer c’est quoi l’éventail des possibilités dans le monde de la science.

Lili - Mais quand on est approché pour faire du mentorat, est-ce qu’on n’est pas un peu fatigué? Est-ce que ce n’est pas comme : « ah, là en plus de mon travail, il faut que je guide quelqu’un d’autre. »

Josianne - Non, pas du tout. Moi, je ne la vois pas comme ça. Je pense que c’est un devoir de montrer aux plus jeunes, à la génération d’après nous, c’est quoi les possibilités. Je pense que c’est important de le faire.

Sammy - Pour moi, ce n’est pas tant une fatigue, c’est plus un syndrome de l’imposteur. Mais qu’est-ce que je vais leur montrer? Qu’est ce que je connais de plus qu’elles? Je viens juste de commencer à travailler moi-même, je ne connais rien. Puis finalement, tu te rends compte que juste quand tu as mis le pied dans l’industrie, tu n’es pas dans la même position que quelqu’un qui est aux études. Et même quand ça fait cinq ans que tu es là, même si tu as l’impression de ne rien connaître, tu n’es pas non plus dans la même position que quelqu’un qui vient de commencer à travailler. Tu as toujours un peu une expérience que tu accumules sans t’en rendre compte. Puis, c’est en essayant de la partager avec les autres que ça te fait réaliser à quel point toi-même tu as grandi et à quel point tu peux partager cette expérience-là avec les autres.

Lili - Puis toi Sammy, justement, quand tu étais une jeune femme ingénieure qui débarquait sur le marché du travail, est-ce que ça s’est bien passé? Est-ce que tu ressentais ce besoin d’avoir des mentors?

Sammy - Ça s’est super bien passé parce que j’ai eu la chance d’arriver puis d’avoir une superviseure femme qui m’a tout de suite pris sous son aile. Et puis, ça m’a montré que le domaine de l’ingénierie n’était pas juste des hommes et ça m’a un peu montré la voie de ce qu’il était possible pour moi d’accomplir dans ce domaine-là. Aujourd’hui, dix ans après, j’occupe le poste qu’elle avait quand je suis rentrée. Donc je trouve que c’est un beau cycle.

Lili - Puis comment ça se passe? Une rencontre avec un mentor et un mentoré.

Josianne - En fait, des fois, c’est tout à fait organisé. Puis on va avoir un ordre du jour avec des sujets bien établis. Mais plus souvent qu’autrement, la discussion va se faire naturellement, comme si on parlait avec un ami comme on allait prendre un café.

Sammy - Ça peut souvent commencer par une question technique. Exemple : un jeune ingénieur qui rentre dans ton bureau à poser une question sur telle ou telle formule à utiliser pour un calcul spécifique. Et là, finalement, tu commences à lui expliquer quelque chose et là ça tombe avec autre chose. Puis là, de fil en aiguille, on commence à avoir une conversation qui n’a pu aucun rapport avec la question du début. Puis c’est ces conversations-là qui vont devenir vraiment plus riches, puis vraiment plus élaborées. Puis c’est avec ça que tu construis la relation, puis, au bout du compte, la personne, le ou la jeune ingénieur va être de moins en moins gênée de venir te voir et te poser d’autres questions. Et c’est comme ça qu’on fait des meilleurs ingénieurs aussi parce qu’on parle de questions techniques, mais toujours en ayant un côté plus social aussi qui vient avec...

Lili - Josianne tu as eu un mentor homme, Sammy, une mentore femme. Est-ce que ça vous le sentez avec les jeunes aujourd’hui? Est-ce qu’il y a une préférence des fois à avoir quelqu’un du même genre que nous-mêmes ou tout le monde est indifférent?

Josianne - Moi, je pense que oui. Il peut y avoir une préférence à aller vers le même sexe que soi. On s’identifie plus. J’ai eu des mentorés qui souhaitaient absolument avoir une femme parce que les enjeux sont différents selon moi. En fait, on en a discuté aussi avec les mentorés, donc ils veulent avoir plus d’informations sur comment ça se passe la relation homme femme, ingénieures, ingénieurs.

Lili - On ne dit pas ingénieuse?

Josianne - Non, on ne dit pas ingénieuse

Sammy - J’ai eu beaucoup aussi de mentors hommes que j’en ai encore aujourd’hui à qui je vais poser mes questions sur qui je me fie pour m’aider dans toutes sortes de sujets, dans ma vie de tous les jours. Mais par contre, je le vois justement avec les nouvelles personnes qui rentrent sur le marché du travail, à quel point c’est important d’avoir une relation avec une femme qui est déjà établie dans le marché. Et puis en parlant aussi avec d’autres femmes qui sont soit déjà dans le marché du travail depuis longtemps, soit qui rentrent, à quel point on a toutes les mêmes enjeux. C’est ça qui est fou. On se ressemble tellement dans nos questionnements, dans notre façon de voir l’avenir, dans notre façon de décortiquer la problématique d’être une femme dans un milieu d’hommes. C’est toutes sortes de questionnements et de sujets de conversation qu’on a, qui sont exactement les mêmes. Et c’est seulement en commençant la discussion avec d’autres femmes qu’on s’en rend compte. Au début, on pense qu’on est tout seul à penser comme ça pis finalement, tu te rends compte en discutant qu’en fait on est toutes pareils.

Lili - Avez-vous des exemples de ces enjeux-là? Ces questions-là?

Sammy - Celui qui revient le plus souvent. C’est la question de la négociation. Que ce soit avec tes superviseurs, avec ton patron, que ce soit pour le salaire, pour la position, pour les postes, pour les tâches à accomplir, pour le parcours professionnel.

Josianne - J’ai eu beaucoup de discussions aussi au niveau de la conciliation travail-famille. Les jeunes ingénieurs, ça leur fait peur d’aborder leur carrière, de mettre autant la carrière, puis la famille dans un même point d’égalité. Aussi, j’ai eu beaucoup de questions sur le harcèlement au travail. Aussi, ça m’est arrivé de discuter de ça avec mes mentorés.

Lili - Le harcèlement sexuel?

Josianne - Le harcèlement sexuel, oui.

Lili - Mais ça, tu le prends comment quand c’est ces discussions-là qui viennent sur la table, est-ce que c’est difficile à gérer?

Josianne - Ben moi, j’ai beaucoup une approche d’écoute active, donc je vais écouter ce que ma mentorée a à dire. Puis je vais essayer de l’aiguiller, de la supporter là-dedans plus que de lui donner des conseils ou quoi que ce soit. Donc c’est plus dans l’écoute active que je vais…

Lili - Sentir un soutien, une solidarité.

Josianne - Exact. Oui.

Lili - Au niveau de l’avancement des femmes dans un milieu traditionnellement masculin, comment ça se passe aujourd’hui? À notre époque. Est-ce que vous avez l’impression que les femmes ingénieures gravissent les échelons aussi rapidement que les hommes ingénieurs?

Sammy - Je dirais que si tu mets une jeune ingénieure et un jeune ingénieur aujourd’hui qui commencent probablement qu’ils vont avoir à peu près les mêmes chances de gravir les échelons. Sauf que le problème, c’est toute la hiérarchie qu’il y a au-dessus du premier palier. Exemple de gestionnaire : c’est tous des gens qui sont là depuis dix, quinze ou 20 ans et c’est ces gens-là qui prennent les décisions, c’est ces gens-là que sont en position de pouvoir en ce moment.

Josianne - Puis en fait, moi, je pense qu’on s’entoure de gens qui nous ressemblent. Ce que j’observe, c’est que dans les sphères supérieures au sommet de la hiérarchie, dans mon cas, c’est juste des hommes. Et puis ces hommes-là désirent s’entourer de gens qui leur ressemblent. Donc c’est extrêmement difficile, c’est ce que je vois, de briser ce plafond. Je ne pense pas que c’est quelque chose qui est réfléchi. Je ne pense pas qu’ils se disent. Je pense que c’est naturellement. C’est comme ça que ça se passe. Exact. Dans mon travail dernièrement, il y a eu une rencontre, une réunion stratégique. Il y avait, j’avais une trentaine de collègues. Sur ces 30 collègues-là, il y avait trois femmes, deux femmes, des ressources humaines, puis l’avocate. Donc, encore aujourd’hui, moi, je le vois. Puis il y avait des gens de mon âge, donc les futurs gestionnaires de la compagnie qui étaient là également. Mais de toute évidence, je pense qu’on veut donner au suivant. Mais souvent le suivant, c’est quelqu’un qui nous ressemble. Je sais que Sammy n’a pas la même expérience que moi parce qu’elle a eu des modèles différents.

Sammy - C’est ça, dans mon cas, la VP de notre division au Québec, c’est une femme. Déjà, ça aide de voir que c’est une possibilité. Je sais qu’elle est très active aussi au sein de la communauté d’ingénieurs pour justement montrer ce modèle-là et montrer que c’est faisable, que c’est possible malgré le fait qu’elle a une famille, malgré le fait qu’elle travaille très dur pour se rendre où est-ce qu’elle est, parce que ça fait des années qu’elle est là. Mais juste le fait d’avoir un modèle comme ça, ça, ça met un peu l’idée dans la tête des jeunes femmes que c’est une possibilité. Et, mais par contre, on le voit et justement, nous, je regardais des rencontres, par exemple de chefs d’équipe qui sont le premier niveau de gestionnaire, de superviseurs. C’est une bonne répartition hommes-femmes, c’est assez équivalent à la proportion d’ingénieurs qui sortent de Poly, c’est à peu près 30 % de femmes et 70 % d’hommes. Mais dès que tu commences à monter plus haut que ça, l’âge où les femmes commencent à avoir des enfants que là tu vois le clash.

Lili - Sammy, tu dis qu’un des enjeux qui revient souvent, des questions qui reviennent souvent, sont liées à la négociation. Quel conseil vous donnez par rapport à ça? À des jeunes qui sont comme « j’aimerais ça négocier mes conditions, mon salaire. »

Josianne - C’est tellement important pour pouvoir être reconnu à sa juste valeur. Parce que nos collègues masculins, ils le font et le font d’emblée. Et puis, nous, les femmes, je ne sais pas pourquoi. C’est quelque chose qu’on a de la difficulté à faire, à promouvoir notre valeur, à dire : « Écoute-moi, je vaux telle chose, j’ai droit à ça ». Et moi, j’essaie vraiment d’encourager les jeunes ingénieurs à le faire parce que c’est extrêmement important dans notre milieu.

Sammy - Puis c’est vrai, depuis que je suis devenue gestionnaire, je le vois parce que j’ai de jeunes ingénieurs qui me parlent, même les ingénieurs intermédiaires ou séniors. Et tu vois tout de suite que les hommes, ce n’est pas du tout un problème. Ils vont en parler dès le début. Donc qu’est-ce qui arrive avec le salaire cette année? L’inflation, tout ça. Ils ont leurs arguments, ils ne sont même pas préparés, c’est juste naturel. Puis les femmes ne vont juste jamais aborder le sujet de conversation. C’est moi qui faut qui les poussent, puis qui leur disent « est-ce que t’es satisfaite de ton salaire? Est-ce que tu penses que tu as été payé à sa juste valeur? » On essaie d’être dans le marché du travail, de respecter le marché, tout ça. Mais ça ne va jamais venir d’elles-mêmes, naturellement, il faut vraiment les pousser. Il faut vraiment leur expliquer que c’est important et personne ne va le faire pour toi.

Josianne - Oui, oui, c’est vrai. Puis je pense que ça tend à changer AVEC la transparence des salaires.

Lili - Mais ça aussi, c’est que si tu n’as pas accès à l’information, si tu ne le sais pas combien ton collègue masculin fait de plus que toi pour le même travail. C’est dur après ça de dire comme « il faut que je connaisse ma valeur. Il faut que je négocie. » Parce que tu ne le sais pas.

Josianne - On a la chance, en tant qu’ingénieur, d’avoir à chaque année un organisme qui fait un sondage sur les salaires des ingénieurs. Et puis c’est très, très étoffé. Il y a beaucoup, beaucoup de données.

Lili - OK, je veux vous challenger par contre sur le fait que vous dites qu’il faut que les filles comme demandent plus négocient plus, parce qu’il y a une étude qui a montré que même quand les filles demandent autant que les garçons, elles se font plus dire non. Il y a plus de résistance à accorder un salaire plus élevé à une femme qu’à un homme.

Sammy - Alors là, c’est les gestionnaires qu’il faut qu’ils soient éduqués dans ce sens-là je pense.

Lili - J’aimerais vous entendre sur toute la question des hard skills versus soft skills. C’est quoi ça? De quoi on parle quand on dit ça?

Sammy - Les soft skills, c’est de plus en plus populaire. On n’arrête pas d’en parler. Les gens veulent des formations là-dessus et on dirait que c’est quelque chose qui n’est tellement pas appris à l’école, que c’est une fois rendu sur le marché du travail, qu’on se rend compte qu’on en aurait besoin, puis qu’on n’a pas les outils pour pouvoir les utiliser comme il faut. Ça fait que soft skills c’est quand on parle de communication, de parler en public, de comment se comporter avec les gens, toutes sortes de choses comme ça.

Josianne - Donc le savoir-être versus le savoir ou le savoir-faire. Mais moi, je suis convaincu que le savoir-être, c’est comme 80 % de ton succès. Je le vois, je l’ai vu en ingénierie. On a passé un moment où il y a eu beaucoup de mises à pied. Puis le dénominateur commun, c’était clairement l’attitude des gens, donc le savoir-être ou les soft skills, la facilité de travailler en équipe, la communication. Vraiment l’attitude, c’est super important. Effectivement, c’est quelque chose qui est très peu discuté, qui est très peu apprise. L’intelligence émotionnelle, toutes ces notions-là qui sont peu apprises dans notre cheminement scolaire, mais c’est très important dans le domaine.

Lili - À quoi ça sert le mentorat? Grande question philosophique.

Josianne - À donner au suivant. À faire en sorte de faire s’élever, je pense, la génération suivante. Je pense que c’est important pour transmettre les savoirs. Mais encore une fois, c’est donnant donnant. C’est aussi pour nous les vieux de s’ouvrir sur la jeune génération et arrêter les a priori pis arrêter et casser un peu dans le fond, les....

Lili - Les stéréotypes, les stéréotypes.

Josianne - les stéréotypes, les préjugés, exact!

Lili - Établir comme une conversation entre les générations.

Josianne - Tout à fait.

Lili - Moi, j’ai toujours trouvé dans le milieu de l’ingénierie de génie, qu’il y avait comme une solidarité de groupe. J’ai souvent senti ça, et ce n’est pas comme ça dans tous les domaines, je ne sais pas si vous le savez, mais il y a… vous avez votre genre, vous avez comme vous vous reconnaissez en vous. Il y a quand même quelque chose de particulier en génie.

Josianne - Je pense qu’il y a une certaine fierté. Puis, il y a une certaine fierté parce que c’est une profession qui est entière. C’est une profession qui peut t’amener où tu veux, ça t’ouvre toutes les portes.

Sammy - C’est vrai que des fois, on se reconnaît. Exemple : dans le métro tu vois quelqu’un avec un jonc, tu vas faire un petit regard. On est dans la même gang.

Lili - Là, toutes les deux, vous êtes dans la mi-trentaine, fin trentaine. Est-ce que vous vous sentez des fois encore le besoin d’être mentoré?

Josianne - Oui.

Sammy - Ben oui.

Lili - Les deux spontanément, oui.

Josianne - Et je pense qu’il y a dans notre domaine, quand on a un problème, quand on doit solutionner quelque chose, on va le faire en équipe très souvent. Puis c’est très rare qu’on va être capable de trouver une solution tout seul. Vraiment. Que ça soit avec quelqu’un de notre âge, même plus jeune, même plus vieux. Mais on a toujours à apprendre, on a toujours à se faire mentorer, ça, j’en suis convaincue.

Lili - Est-ce que vous avez l’intention de continuer à mentorer?

Sammy - Ben oui. Je pense qu’on n’a pas le choix. Il faut continuer à mentorer. Et c’est ça qui va faire en sorte qu’on va créer de meilleurs ingénieurs. Parce que l’ingénieur doit vraiment être capable. Pour être un bon ingénieur, il faut que tu sois capable de tout questionner, de remettre en question, de revalider et de vérifier avec tes pairs. Il faut continuer la communication entre les ingénieurs. Puis quoi de mieux que d’utiliser quelqu’un qui a plus d’expérience que soi pour le faire?

Lili - Ou quelqu’un de plus jeune qui arrive avec un regard neuf.

Sammy - Tout à fait ou avec différentes expériences, que ce soit de travail ou scolaire.

Josianne - Exact, pour se remettre en question. Des fois, les plus jeunes sont excellents pour nous remettre en question et c’est parfait comme ça.

Mary Jackson a été une pionnière qui a ouvert la voie à d’autres. C’était une femme profondément sociable et qui voulait tendre la main aux autres, à celles qui avaient besoin d’aide ou d’écoute. La leçon que Mary Jackson nous enseigne, c’est que si on ne veut pas être seule au sommet, on n’a qu’à amener des gens avec nous!

Et c’est ainsi que même si elle a travaillé dans l’ombre pendant des années, elle a toujours œuvré à créer un peu plus de lumière le long du chemin.

C'était nobELLES

Une production du Planétarium de Montréal en collaboration avec Extérieur Jour
Ce balado est un concept et une réalisation de Lili Boisvert
Idéatrices Camille Janson-Marcheterre, Sandy Belley, Laurence Desrosiers-Guité
Basé sur l’exposition nobELLES de l’artiste MissMe présenté au Planétarium un musée d’espace pour la vie

  • Directrice de projet : Alice Renucci
  • Productrices : Elodie Pollet & Amélie Lambert Bouchard
  • Monteurs et concepteurs sonores : Benoît Dame & Jérémie Jones
  • Musique : Bam Music

Merci aux intervenantes et aux intervenants pour leur générosité et leur franc parler. 

Nous vous invitons à nous suivre pour un prochain épisode. 

Merci!

Add this