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Votre guide est Anouk Simard, biologiste et chercheuse au ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs. Spécialiste du suivi et de la conservation de la biodiversité, elle consacre ses recherches aux populations de chauves-souris. Sous sa direction, cap sur les paysages agricoles du Centre-du-Québec, où vous partirez à la rencontre de ces petites bêtes volantes dans leur habitat naturel. |
Transcription de l'épisode 1 de Paysage sonore de la recherche
Présentatrice du balado - Qui n'a jamais rêvé de plonger dans l'univers d'une chercheuse ou d'un chercheur à travers le paysage sonore de son quotidien?
Cette expérience faisait partie des activités proposées par Espace pour la vie lors de la Nuit des chercheuses et des chercheurs.
Signal d’annonce
Agente de bord - Bienvenue, votre pilote ce soir est Anouk Simard. Anouk est biologiste et chercheuse au ministère de l'Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs. Elle se spécialise dans le suivi et la conservation de la biodiversité et en particulier avec les populations de chauves-souris. Votre destination ce soir se situe en région agricole du Centre-du-Québec afin de traquer ces petites bêtes volantes.
Choisissez une position confortable. N'hésitez pas à fermer les yeux et laissez-vous transporter par le paysage sonore de ses recherches. Bon voyage!
Anouk Simard - Avec moi, ce soir, vous n'irez pas trop loin. On s'en va à peu près à 2 h de route à Baie-du-Febvre. Un village situé dans la plaine agricole et les berges du Saint-Laurent. C'est à peu près à la hauteur du lac Saint-Pierre. À défaut de vous dépayser, j'espère quand même vous faire vivre l'adrénaline d'une soirée de capture de chauve-souris.
Le but de capturer des chauves-souris pour suivre où elles vont en secteur agricole et voir l'impact des pesticides. Est-ce qu'une chauve-souris est moins contaminée si elle chasse des insectes en bordure du fleuve que si elle chasse dans des champs de maïs? Pour le savoir, la maternité de chauve-souris de Baie-du-Febvre est idéale. C'est quoi une maternité? C'est une colonie estivale où les femelles se rassemblent pour mettre bas et élever leurs jeunes.
Celles qu'on va visiter regroupent une centaine d'individus. Notre objectif ce soir : installer 20 émetteurs sur des chauves-souris. Le départ de la capture se fait à 11 h à partir de l'entrepôt de Québec, un mardi matin, le 25 juin, le lendemain de la Saint-Jean. On part avec deux camions F150, des boîtes pleines de matériel jusqu'au plafond.
La route de Québec à Baie-du-Febvre passe rapidement. Avec un peu de fébrilité, parce qu'on est quand même toujours nerveux du succès. Faut dire que c'est vraiment brillant une chauve-souris. On sait qu'on ne les dupera pas si facilement. Les chauves-souris détectent très bien le filet grâce à leur écholocalisation. Donc, on compte sur l'effet-surprise et sur les quelques individus un peu distraits.
À 13 h, on arrive sur place. L'endroit où on capture est une vieille maison mansardée en bois bordeaux dont le mur sud-est très exposé au soleil et est un peu moins entretenu. Donc, il y a un interstice entre les planches. Les chauves-souris se tiennent dans le haut, collées sur la cheminée parce que c'est là qu'il fait le plus chaud. On essaie de placer nos filets pour leurrer nos petites bêtes volantes. Les chauves-souris évitent les filets en passant au-dessus. Donc, pour augmenter nos chances, on met deux kits de filets, un par-dessus l'autre pour atteindre quatre mètres. C'est plus compliqué, car ça prend des escabeaux durant la capture. On va placer cinq filets au travers de la cour.
Au bout de 3 h, la cour est encerclée de filets, mais ils demeurent roulés jusqu'au coucher du soleil pour épargner les oiseaux. Il est 16 h. Il reste à installer le laboratoire et le matériel de capture. On utilise une grande tente rectangle assez haute et suffisamment grande pour installer deux tables pliantes. Ça nous permet d'être à l'abri des moustiques.
À 17 h 30, on peut aller souper et atteindre le moment fatidique. On fait le plein de collations pour se réveiller durant la longue nuit. Personnellement, je vais prendre une bouteille de café froid, sucré, des tortillons de fromage salé et un sac de chips à la fin pour célébrer. Fais qu'on a de la caféine, du sucre et du sel.
Entre 19 h et 20 h, l'équipe au grand complet est prête pour la capture. On prépare nos lampes frontales et des gants pour ceux qui vont manipuler. Attention, personne ne manipule des chauves-souris s'il n'est pas vacciné contre la rage. Donc, c'est à ne pas répéter à la maison. Et, même-là, on va mettre deux paires de gants. Donc des gants de jardinage en caoutchouc et c'est par-dessus qu'on rajoute des gants stériles de chirurgien.
À 20 h 30 environ, on va étirer les filets sur des poteaux pour déployer les pièges. À 20 h 50, on est prêt. La brunante est là. Il reste plus qu'à attendre en faisant le moins de bruit possible. Bon, théoriquement on ne doit pas parler, mais personne ne peut vraiment s'empêcher de chuchoter.
Quand on capture, les chauves-souris sortent souvent plus tard qu'à l'heure habituelle. Parce qu'elles savent que quelque chose se trame et souvent on va les entendre plus qu'on ne les voit. En fait, on n'entend pas leurs ultrasons, mais plutôt leur traduction par un appareil de détection acoustique. C'est ce qu'on entend en ce moment.
À 21 h 06, branle-bas de combat. Une première chauve-souris est prise. On déplace les escabeaux et je monte dans le haut du filet pour la démailler. Je vous avertis, ce n’est pas si simple de démailler la nuit en haut d'un escabeau. J'interpelle quelqu'un pour m'aider et me libérer les mains en tenant mon escabeau. En plus, la chauve-souris est très choquée et, à ce moment-là, on l'entend très bien. Il faut éviter de se faire mordre, être le plus rapide possible, mais surtout ne pas la blesser, car c'est très petit une chauve-souris. C'est fragile et elles sont souvent très emmêlées. Il faut d'abord essayer de trouver de quel côté elle est rentrée. Quand rien ne va plus, c'est l'étape des ciseaux. On coupe tout simplement certaines mailles. On préfère avoir à réparer les filets plutôt que blesser la chauve-souris. Une fois la chauve-souris sortie du filet, on la place dans un sac de papier.
Entre 9 h 06 et 9 h 20, on a 6 chauves-souris. Le gros des captures, c'est souvent au début de la soirée, puis après ça ralentit beaucoup. À partir de 9 h 30, comme l'activité est faible, la moitié de l'équipe commence les manipulations et la pose d'émetteurs au labo. Pour ma part, je reste souvent avec l'équipe de capture parce que j'avoue que j'aime beaucoup l'adrénaline des captures et j'aime aussi beaucoup défaire des nœuds, que ce soit sur une chauve-souris ou dans les cheveux de mes enfants même s'il y a aucun des deux qui apprécient vraiment. Dans les filets, c'est le calme plat. Mais on continue à espérer, car un projet de recherche avec six individus, c'est pas super convaincant. Les chauves-souris se font rares ou évitent nos filets comme des championnes. L'excitation descend quand même. Les insectes sont de plus en plus nombreux et le vent augmente. C'est à ce moment-là qu'il est difficile de rester éveillé. Attendre dans le noir avec le bourdonnement des moustiques aux oreilles, c'est un peu long. Ça prend une bonne gorgée de café froid.
Ouf! Une capture à 9 h 45 et une à 10 h. La dernière sera à minuit 30. Alors qu'on commençait à désespérer, c'est rare qu'on ferme les filets aussi tard, juste quand le succès n'est pas ce qu'on escomptait. Mais bon, 9 chauves-souris ce n'est quand même pas si mal. Ça aurait pu être pire et bien je vous le dis en secret, mais deux jours après on a recapturé et on a fini par avoir 14 chauves-souris au total.
Mais dans cette soirée-là, à partir de 23 h, c'était mon tour d'aller au labo pour quelques manipulations finales. Donc je rentre dans la tente, je mets des nouveaux gants, un masque et je suis prête. On commence par prendre le poids du sac avec la chauve-souris dedans, on pèserait le sac vide ensuite. Je mets ma main dans le sac de papier en le shakant un peu pour être certaine que la chauve-souris reste dans le fond. Il faut avoir une grip ferme et en lui laissant un peu d'espace entre nos doigts pour ne pas la blesser. Quand on sort la chauve-souris du sac, elle est vraiment de très mauvaise humeur et elle nous dit un paquet d'insultes. C'est bon signe. Une chauve-souris amorphe, moins réactive, on n'aime pas ça. Si elle est combative, c'est qu'elle va bien. On capture souvent des femelles lactantes et on doit s'assurer que la mère a toujours de l'énergie pour nous chicaner. Si elle n’en a pas, souvent, on va la relâcher. On regarde l'état général de la bête, l'état de ses ailes, son sexe, son statut reproducteur, la présence de parasites. On prend des mesures corporelles avec un vernier. C'est la longueur de l'avant-bras et on met une bague d'identification. Il nous reste à installer le fameux émetteur. On coupe du poil pour dégager un espace dans le dos entre les deux omoplates. Ce poil-là, il est précieux parce que c'est avec ça qu'on va aussi tester la présence de pesticides. On va désinfecter la partie dégagée de poils avec de l'éthanol, puis on va utiliser un petit ventilateur manuel pour faire sécher l'alcool. On finit en collant l'émetteur sur le dos de la chauve-souris. L'émetteur est à peu près gros comme l'ongle de votre petit doigt. Avec un peu de chance. Il va rester une semaine, mais dans plusieurs cas, il va rester pas plus que deux jours. On soupçonne les chauves-souris qui vivent à proximité dans une colonie de s'entraider à se faire décoller l'émetteur. Fait que il ne reste jamais très très longtemps.
Puis, avant de relâcher la chauve-souris, on va lui donner une petite goutte de glucose, c'est du sucre pur afin de se faire pardonner d'avoir raccourci sa nuit de chasse. En moyenne, la manipulation ne va pas durer plus de 12 minutes. Ensuite, on sort de la tente pour relâcher l'individu sur un tronc d'arbre.
Voilà, elle est repartie. C'est vraiment impressionnant de la voir s'envoler de si près. À la fin de la soirée, il faut démonter les filets. Ranger la tente labo et paqueter les camions à nouveau. La soirée finit à 2 h du matin. C'est le temps d'ouvrir le sac de chips pour célébrer et la bouteille d'eau pétillante. On retourne au chalet qu'on a loué pour la nuit, mais nul besoin de préciser qu'après l'excitation de la soirée, ça ne sera pas si facile de dormir. Le lendemain matin, après une courte nuit, c'est le moment de vérité avec la visite des tours télémétriques. C'est là qu'on va savoir si le suivi fonctionne. Est-ce qu'on a enregistré le passage de nos chauves-souris? Il y a 10 tours télémétriques placés un peu partout autour de la colonie, dans un rayon de 2 kilomètres, car c'est la distance à laquelle les chauves-souris se déplacent.
Donc, les quatre tours ont quatre antennes directionnelles. Au bout d'un poteau, un récepteur alimenté par une grosse batterie. Pis on va estimer la direction de la chauve-souris selon la force du signal reçu à chaque antenne. La portée du signal, c'est à peu près de un kilomètre par rapport à la tour. À 13 h, le 26 juin, on part visiter les tours et télécharger les données récoltées par les récepteurs.
Ouf! Toutes nos chauves-souris ont été détectées dès la première soirée et toutes les tours ont fonctionné. Ça, c'est une très bonne nouvelle et ça nous rend très heureux quand on le découvre. Pis au total, des 14 chauves-souris qu'on a découvertes, on a tous leur signal sur les tours également. Donc, si vous êtes curieux du bilan de l'été, la tour la plus active, c'était la tour numéro quatre. Cette tour se situe dans les marais, sur le bord du fleuve. Ceci dit, il y a quand même plusieurs tours dans les champs agricoles qui ont aussi beaucoup de détection, mais d'autres beaucoup moins. Fais que ce qu'il va rester à déterminer, c'est qu'est-ce qui fait qu'une tour est plus populaire qu'une autre. Par exemple : est-ce que c'est le type de culture? Est-ce que c'est la présence de cours d'eau ou de boisés à proximité? Ensuite, on va regarder l'utilisation des chauves-souris ont fait de leur habitat en fonction de leur taux de contamination par les pesticides dans leurs poils. On a aussi récolté des insectes à chaque tour qu'on va tester. Avec tout ça, on devrait avoir une meilleure idée de comment les chauves-souris vont être contaminées dans les champs agricoles.
Fait que ce soir, j'espère avoir su vous montrer combien il est fascinant de côtoyer de près ces petites bêtes nocturnes. Mais si vous voulez en savoir plus, suivre nos travaux et même possiblement collaborer en ajoutant des colonies estivales, je vous invite à vous inscrire sur le site de chauve-souris aux abris, parce que c'est là qu'on recense toutes les maternités de chauve-souris et c'est là qu'on a trouvé la maternité de Baie-du-Febvre. Donc, d'ici à ce qu'on s'y retrouve, bien merci de votre écoute.
Signal d’annonce
Agente de bord - C'était une plongée dans le paysage sonore de la recherche, en direct de la Nuit des chercheuses et des chercheurs. Ce balado est une production d'Espace pour la vie.
- À la réalisation : Marika Deschambault
- Révision et accompagnement des scientifiques : Jordane Cousineau
- À la narration : Sandy Bailey
- À la prise de son, au montage et à la conception sonore : Diego Riveros
Un merci tout spécial aux scientifiques de s'être prêtés au jeu.






