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Paysage sonore - Épisode 4 : découverte des sons émis par les narvals

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Marianne Marcoux

Votre guide dans cette exploration est Marianne Marcoux, biologiste marine et chercheuse à Pêches et Océans Canada ainsi qu’à l’Université du Manitoba. Spécialiste de l’écologie, de l’acoustique et de la répartition des baleines de l’Arctique, elle vous invite à plonger au cœur du Nunavut, dans le Grand Nord canadien, pour découvrir l’univers sonore des narvals.

Transcription de l'épisode 4 de Paysage sonore de la recherche

Présentatrice du balado - Qui n'a jamais rêvé de plonger dans l'univers d'une chercheuse ou d'un chercheur à travers le paysage sonore de son quotidien?

Cette expérience faisait partie des activités proposées par Espace pour la vie lors de la Nuit des chercheuses et des chercheurs.

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Agente de bord - Bienvenue, votre pilote ce soir est Marianne Marcoux. Marianne est biologiste marine et chercheuse à Pêches et Océans Canada ainsi qu'à l'Université du Manitoba. Elle se spécialise dans l'étude de l'écologie, de l'acoustique et de la répartition des baleines de l'Arctique. Votre destination ce soir est le Grand Nord canadien au Nunavut afin de découvrir l'univers sonore sous-marin des narvals.

Choisissez une position confortable. N'hésitez pas à fermer les yeux et laissez-vous transporter par le paysage sonore de ses recherches. Bon voyage!

Marianne Marcoux - À tous les matins, quand je vais au bureau, je suis accueillie par une réplique grandeur nature d'un narval suspendu au plafond à l'entrée de mon édifice. Et ça me rappelle pourquoi j'étudie cette baleine fascinante.

Pour moi, tout a commencé durant ma maîtrise. J'étais en voilier dans la mer des Sargasses et notre équipe était là pour étudier les cachalots. J'étais en train de lire le livre que mon superviseur avait écrit qui parlait des comportements sociaux et des sociétés de cachalots. Les cachalots ont des sociétés très complexes qui sont formées de plusieurs clans et on distingue les clans par leur dialecte. Donc, par les sons qu'ils émettent. Ça ressemble un peu à du code morse.

Donc, ce qu'on vient d'entendre, c'est un clan qu'on appelle le plus un, parce qu'ils font toujours une série de clics, puis ils font une pause, puis après ça, ils font un clic final. Donc, clic, clic, pause, clic. Donc, c'est comme ça qu'on reconnaît les clans de cachalots. Mais encore plus intéressant, les sociétés de cachalots sont organisées autour des femelles. Ce sont les femelles qui sont les leaders et c'est elles qui mènent les groupes. Donc, pour en revenir au livre de mon directeur, il y avait une figure qui représente toutes les espèces de baleines à dents. Elles étaient catégorisées selon leur structure de société. Donc, certaines sociétés sont organisées autour des femelles, d'autres autour des mâles et d'autres un mélange des deux. Mais dans la figure, il y avait une espèce de baleine, une seule, qui était délaissée et c'était le narval. Parce qu'au moment où mon directeur avait écrit le livre, on connaissait très peu de choses sur les sociétés de narval. J'ai donc décidé, du haut de ma jeune vingtaine, que j'allais répondre à cette question. Quelle est la structure sociale des sociétés de narvals? J'ai donc élaboré un plan de recherche avec mon amie et collègue Marie Auger-Méthé pour faire un doctorat pour étudier les sociétés de narvals.

Notre plan était que Marie allait prendre des photos du dos des narvals pour bâtir un catalogue de narvals. Avec le catalogue, on allait pouvoir être capable d'identifier les individus et identifier à quel groupe ils appartenaient et finalement essayer de comprendre les groupes de narvals s'ils restent stables pendant longtemps ou si c'est plus formé de mâles avec des mâles ou mâles avec des femelles. Ce qui est intéressant avec les narvals, c'est qu'on est capable de distinguer les mâles des femelles à cause de leur célèbre défense qui est en fait une canine. Donc, chez les narvals mâles, leur canine du côté gauche sous la lèvre supérieure pousse vers l'extérieur et pas chez les femelles. Et c'est ça qui leur donne un petit peu des airs de licorne des mers.

Donc, de mon côté, pendant que Marie allait prendre ses photos, j'allais installer des enregistreuses pour enregistrer et écouter les sons des narvals. Pis je voulais savoir si les narvals allaient être comme les cachalots que j'avais étudiés, puis voir si ça allait m'aider à comprendre leur société et voir s'il y avait des dialectes comme les cachalots.

Donc Marie et moi, on était bien installées sur notre petite falaise en train de prendre des photos pis faire des enregistrements. Quand quelque chose allait changer le focus de mes recherches.

En face de notre campement est arrivé un gros bateau cargo. C'était en fait un des premiers bateaux qui allait apporter du matériel à une mine qui allait ouvrir quelques années plus tard. Pour moi, c'était vraiment surprenant et un peu choquant de voir un bateau parce que ça faisait plusieurs semaines qu'on était bien tranquilles sur notre petite roche. Juste nous, avec la nature et les narvals pis le bateau semblait venir un peu de nulle part.

Mais, je ne savais pas à ce moment-là que j'allais passer les prochaines années de ma carrière à étudier l'impact du trafic maritime sur les navals. Le problème, c'est que les bateaux, ils font beaucoup de bruit à très basse fréquence et que, ces sons, ils peuvent voyager sur de très longues distances sous l'eau. Et ça, ça cause la pollution sonore. Les baleines et surtout les narvals, ils dépendent beaucoup des sons, de leur ouïe pour leur survie. Les sons voyagent beaucoup plus rapidement et sur de plus grandes distances sous l'eau par rapport à la lumière. Par exemple, la lumière est absorbée à quelques centaines de mètres sous l'eau alors que le son peut voyager sur plusieurs dizaines de kilomètres. Les narvals aussi habitent dans la noirceur presque à l'année longue. Ils peuvent plonger jusqu'à des profondeurs de 1500 mètres et là, c'est la noirceur totale. Ils passent aussi l'année entière en Arctique. Puis en hiver, l’Arctique, c'est aussi la noirceur totale. Donc, les narvals utilisent l'écholocalisation ou leur sonar pour s'orienter dans l'eau et trouver leurs proies.

Donc, ce sont des clics qui sont émis à intervalles réguliers. Puis ces clics, ils sont réfléchis sur les objets ou sur leurs proies. Les narvals peuvent écouter les clics qui sont réfléchis puis estimer à quelle distance est l'objet, quelle est la grandeur de l'objet ou même la texture de l'objet. C'est un peu comme font les chauves-souris. Mais ce qu'on a découvert, c’est que les narvals avaient probablement le sonar le plus directionnel de toutes les baleines.

Donc, on peut imaginer que leur sonar est un peu comme une lampe de poche qu'on éclaire dans le noir. Donc, le sonar ou la lampe de poche des narvals, bien son faisceau est très très petit et très précis. Comme je l'ai dit, les narvals passent l'hiver dans l'Arctique, puis parfois jusqu'à 95 % de glace. Puis quand ils doivent remonter à leur profondeur de 1,5 kilomètre, ils doivent être capables de retrouver le trou dans la glace, dans leur 95 % de glace. Donc, ils doivent être vraiment bons pour s'orienter. C'est pour ça qu'on pense qu'ils ont peut-être évolué avec un sonar qui est aussi précis. Les narvals émettent aussi d'autres types de sons, comme des sifflements et des sons pulsés.

On ne connaît pas encore exactement la fonction exacte de ces sons, mais on pense que c'est pour communiquer entre eux. Par exemple pour organiser la chasse ou les migrations. Ou bien c'est peut-être des sons que les mères utilisent pour rester en contact avec leurs petits. Les narvals se servent aussi de leur ouïe pour comprendre leur environnement, par exemple, pour comprendre l'état de la glace. Comme ici avec de la glace qui se frotte.

Ils peuvent aussi écouter leur environnement pour détecter la présence de leur prédateur principal, l'épaulard. Et là, ici, je dois avouer que j'ai triché un petit peu. Parce que lorsque les épaulards chassent les narvals, ils restent très très silencieux parce qu'ils ne veulent pas se faire entendre par les narvals. Donc, ce n'est pas vraiment possible d'avoir des enregistrements d’épaulards qui chassent les narvals, mais je voulais vous faire écouter des épaulards. Donc, le son, les sons, sont très important pour les narvals.

Puis, ils ont vraiment besoin d'un environnement qui est le plus silencieux possible, avec le moins de pollution sonore possible. Donc, après plusieurs années de mon premier terrain avec ma collègue Marie, j'ai dirigé une autre expédition au Nunavut. Encore proche du hameau de Mittimatalik, mais cette fois pour étudier l'impact du bruit sur les narvals, puis aussi attraper les narvals pour leur mettre des balises satellites dessus.

Donc, encore une fois, j'ai pris trois avions et un bateau et, cette fois-ci, on avait une équipe d'une quinzaine de personnes. Parce que ça prend beaucoup de monde pour gérer un narval. Donc, on installe un filet perpendiculaire à la berge, puis on attend qu'un narval un peu distrait se fasse prendre dans notre filet. On a toujours au moins une personne qui surveille le filet.

Le filet est équipé de six bouées et la personne qui surveille le filet doit toujours s'assurer que les six bouées soient bien à la surface. Donc quand je surveille. Je compte un, deux, trois, quatre, cinq, six, un, deux, trois, quatre, cinq. Si jamais il y a une bouée qui est en dessous de l'eau, ça indique que quelque chose est pris dans notre filet. Alors on sonne l'alarme et toute l'équipe se prépare à tirer sur le filet pour ramener le narval à la surface sur le bord de la plage. Une partie de l'équipe met leur wetsuit pour aller dans l'eau et s'installer de chaque côté du narval et toute l'équipe reste le plus calme et le plus silencieuse possible. C'est une grande responsabilité de manipuler une baleine pour la sécurité de la baleine et pour celle de l'équipe au complet.

En même temps, on essaie de procéder le plus rapidement possible pour manipuler l'impact de notre manipulation, minimiser l'impact. Donc, les balises qu'on va mettre sur nos narvals, ce sont des petits ordinateurs avec différents senseurs qui nous donnent la localisation de la baleine et la profondeur de ses plongées. Il y a certaines balises qui sont aussi équipées avec des enregistreuses pour enregistrer le son.

Mes collègues danois ont fait le même genre d'étude au Groenland et ont découvert que les narvals réagissaient aux bateaux à plusieurs dizaines de kilomètres. Ce que mon équipe a découvert, c'est que les narvals semblaient éviter les zones qui avaient du trafic maritime. Mais ça, on s'attendait à ça. Par contre, un des narvals qu'on avait équipé avec une balise satellite est resté à proximité d'un brise-glace pendant plusieurs jours, parfois à seulement quelques centaines de mètres.

Ça, c'était vraiment à l'opposé de ce qu'on s'attendait. C'était vraiment surprenant, surtout que les brise-glaces font encore plus de bruit que les bateaux normaux. Ça, ça nous montre que les narvals ont probablement des personnalités différentes et que certains narvals sont peut-être plus tolérants aux risques ou aux situations nouvelles. Ça nous montre aussi qu'on a encore beaucoup à apprendre sur les narvals.

Donc, pour en revenir à ma question du début. Ce qui me motive à tous les jours à étudier les narvals. Ben, premièrement, c'est vraiment le fun et on en sait tellement peu sur cette baleine que c'est toujours motivant parce qu'il y a toujours des questions à répondre. Et finalement, j'espère que mon travail va peut-être faire une petite différence pour trouver des pistes pour les protéger.

Et, si jamais vous êtes curieux, je n’ai pas totalement abandonné mon idée, ma question originale d'étudier la structure sociale du narval. J'ai fait un petit peu de progrès là-dessus. Puis leur société semble organisée autour des mâles plutôt que des femelles, mais c'est à suivre parce qu'il me reste encore plusieurs années de découvertes à venir.

  Signal d’annonce

Agente de bord - C'était une plongée dans le paysage sonore de la recherche, en direct de la Nuit des chercheuses et des chercheurs. Ce balado est une production d'Espace pour la vie.


  • À la réalisation : Marika Deschambault
  • Révision et accompagnement des scientifiques : Jordane Cousineau
  • À la narration : Sandy Bailey
  • À la prise de son, au montage et à la conception sonore : Diego Riveros

Un merci tout spécial aux scientifiques de s'être prêtés au jeu.